
Son état civil dit 43 ans, mais elle n'arrive pas à additionner assez d'éléments de sa vie pour arriver jusque là. Et puis elle ne se sent pas mûre pour morter tout ce poids d'années: mettre la
raison sur la passion, l'âge sur l'épanouissement d'un charme brut et sombre... s'effacer doucement, elle, l'effrontée, la vraie révoltée, l'affamée de vie..........
---Mais elle n'a pas vraiment le choix. Elle s'est laissée déborder;, et elle a dû regarder à l'intérieur d'elle pour tenter de se repêcher.... Alors elle ne peut plus s'éviter et faire comme
si.... Surtout depuis que le fin fond d'elle-même, là où naît la trame de l'âme, lui est apparu, lui est devenu ce gouffre d'inconnu qui lui mange le cerveau jour après nuit.
Adolescente elle avait décidé que 42 ans c'était le bon âge pour mourir; qu'au bout de tant de temps, si l'on si prenait à peu près bien, on devait avoir vécu tout ce que le Bon Dieu avait
décidé. Mais il ne l'avait pas vu comme ça le mec là haut! Et bien qu'elle ait commencé à mourir à 42 ans, maintenant il lui fallait réapprendre la vie; avec le handicap de tout cela qu'elle sait
d'elle-même; et le regard des autres.
Elle s'était accrochée à eux pour l'aider, et maintenant ils traînent sur elle: ses parents qui guettent, impuissants, son premier vrai sourire; ses deux aînés, à l'affût, qui la halent quand
elle oublie d'avancer. Et puis il y a les trois plus petits, encore coeurs-enfants dépendants, qui l'attendent sur l'arète imprécise de leur apprentissage.
... Et puis il y a dehors, la vie, le fric......
Pourtant elle est si bien à être rien, verrouillée dans son vaste appartement en nid d'aigle, tout contre le parc public aux si grands arbres.
C'est le seul appartement de ce dernier étage, et elle l'a meublé au minimum, ses grandes toiles colorées en écho sur sa vie d'avant. Et des portes fenêtres si larges sur les balcons, les toits
de Marseille à fleur de regard... et le souffle du ciel qui rentre partout.
Le ruissellement de la rue ne rythme que les heures des autres; si contre elle et si étrangers; que presque elle le perçoit comme une rassurante présence; pas comme la fastidieuse et omniprésente
communauté: elle en bénéficie sans s'y joinddre.
Et ses pieds nus frôlent les dures tomettes lisses et fraîches.
On est en Mai, et Ut s'approprie tout l'espace ouvert, jusqu'au biberon de 23 heures qu'elle donne au bébé assoupi assise à même le balcon dallé de pierres blanches, le bras dentelé et arrondi de
la balustrade pour dossier, la lune tendre en auréole sur leurs deux corps sertis de nuit.
Quand le vent entortille sa dernière lessive aux fils crissant de l'autre balcon, l'annexe de la cuisine, le silence devient plus grave, l'appartement un refuge intemporel et pur, gommant
mieux encore le ressac frénétique de la ville en bas.
Ut n'existe pas vraiment dans ce noir vide clair: elle accompli les gestes qui lui sont restés de l'autre femme; de celle que rien n'effrayait.
... et elle s'enroule dans l'odeur-tendresse de velours du bébé; dans le parfum sucré des petites qui grandissent; dans le glissé rieur et affairé des aînés.
Le monde s'occupe à s'occuper; Ut s'est assise en elle-même, encore abasourdie... creuse.
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