
Elle va mieux la
fille d’en face: ce matin il y a des rideaux de dentelle blanche à sa fenêtre.
J’ai longtemps cru qu’elle était garçon avec ses épaules carrées et sa maigreur; c’est d’ailleurs pour cela que j’avais appelé les flics un soir, il y a quelques mois: ce matin là, à cinq heures
sa musique hurlait du rock par la fenêtre grande ouverte; quand je suis rentrée du boulot et que j’ai voulu me coucher, déjà tard sur la nuit, sa musique hurlait encore….
Ca m’avait étonnée, parce qu’ils ne se déplacent guère dans la basse ville -en tout cas pas quand je les appelle pour une bagarre sanglante au bar à gauche- mais ils étaient venus, à quatre flics. Ils étaient restés longtemps chez la fille; et je me disais qu‘ils devaient se marcher les uns sur les autres, parce que je sais que les appart. de cet immeuble n’ont qu’une pièce. Au début elle hurlait, alors ils avaient fermé sa musique et sa fenêtre sans rideaux; je n’avais plus vu qu’un grand flic de dos.
Quand ils étaient redescendus, l’un d’eux rangeait son carnet de timbres-amendes dans la longue poche sur la cuisse droite de l‘uniforme.
Mon fils et moi nous pensons qu’elle prend des stups. genre speed.
Bien sûr les flics n’avaient pas eu le droit de fouiller.
Et puis elle est peut-être tout simplement folle.
D’ailleurs elle s’était mise à la fenêtre et avait hurlé Quel est le connard qui a porté plainte?
N’empêche qu’elle avait fermé sa fenêtre et que j’avais pu dormir…
Jusqu’à la fois suivante…. Mais je n’avais plus appelé les flics.
Le souci c’est que j’ai peur des fous. Depuis toujours… enfin, depuis que petite j’avais vu le vieux garde champêtre des Houches grimper le chemin de la Calougeotte en poussant le squelette de sa
mobylette: la pente était trop raide pour qu’elle l’emmène là haut chez lui. Il parlait seul et fort. Quelques fois il chantait d’une voix gargouilleuse des trucs dont je comprenais juste qu‘ils
faisaient mal à ma pudeur d'enfant.
Il divaguait complet, et moi je tremblais. J’avais peur d’attraper la folie.
Un jour je ne l’ai plus vu ni entendu: il devait être mort.
…Mais peut-être avais-je été contaminée?
Quand des clodos traînent leurs bières et leurs odeurs de crasse sur la place, la fille d’en face va les voir; elle discute et rit des heures avec eux.
Elle n’a pas peur de la folie…..
Depuis sa fenêtre, accoudée au balcon duquel pend le même drap depuis des mois, elle peut même hurler des insultes toute une journée sur chaque passant à portée de délire.
Et puis je la vois parler à grands pas dans sa petite pièce.
Et puis elle revient à sa fenêtre et hurle net, droit sur la ville.
Et puis elle change de fringues… et recommence.
A vide; jusqu’à ce que ça lui passe.
Ce matin elle a posé ses courts cheveux noirs sur ses bras repliés appuyés au balcon de la fenêtre, dont chaque carreau, habillé de rideaux de dentelle blanche, protège l’intime de sa
pièce
En sourdine à ce très tôt matin d’été où la chaleur fouine déjà partout, où les dalles de la petite place n’ont pas mit dix minutes à sécher les jets de karcher des machines à laver les souillures de la nuit, elle écoute en boucle un compositeur célèbre dont bien sûr je ne connais pas le nom.
Une douce musique de chambre apaise mon lever abrupt et trop tôt sur fond de mal de ventre et de rêves à torturer la nuit.
Mais déjà le temps tourne, et de la grisaille s’appuie sur les toits en face et entre par ma fenêtre ouverte.
La fille a fermé les carreaux de dentelle blanche, et d’un coup il n’y a plus à entendre que les coups de canif des hirondelles qui déchirent le ciel.
Ut le 23/05/2009
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