Jeudi 8 octobre 2009 4 08 /10 /2009 00:03
Dédicace aux deux femmes A. que j'aime.

Petit matin glacé, frileux sur l'humide de la nuit...

Lautoroute grise et vide glisse vers un ciel large et blanc.

Pas dautre horizon. Pas dautre son que le feulement des pneus et de lair.

Je conduis. Elle est assise à côté de moi; les yeux trop grands, trop étirés sur la peau tendue de son visage pointu; ce vieux visage denfant. Ses cheveux dor bun sont tirés en queue de cheval.
Elle serre à s
en blanchir les phalanges trois énormes sacs en plastique posés sur et autour d
elle: la «cantine», quelle a économisée sou à sou depuis quelle sait quil est là-bas; depuis quelle sait comment ça fonctionne: je la conduis à la Farlède, au centre pénitentiaire où vit son amour depuis quelques semaines. Quelques semaines sans quils se soient vus, entendus, écrit. Des semaines de pleurs et de frénésies hurlées après un stupide contrôle routier: il roulait sans permis; ce nétait pas la première fois.
Il était parti dans la voiture de police; elle était restée au trottoir du rond point, seule avec son téléphone portable et moi au bout.


Pette salle.

Chaises, chevalets, petites tables.

Lumière.

Au centre, une table plus grande.

Odeurs de toutes les peintures, de toutes les couleurs, de tout ce qui sert aux mains à caresser le papier.


Elle fume; j'entr'ouvre la fenêtre. Dehors il fait une odeur de feuilles mises à sécher sur du vent.
Je la regarde: elle grelotte presque spasmodiquement.

«Tu crois qu'il va vouloir me parler? Tu crois quil men veut de lui avoir demandé de prendre la voiture ce jour là, juste ce jour là, pour aller visiter lappartement?»
Tout un chapelet doux de projets à la poubelle...

 Je lui réponds que non. Qu'il l'aime. 

Et le silence s'entend quand elle renifle. 


Posée sur la table, un modèle.

Nu.

Une jeune-fille fine, et ronde malgré tout.

Pas un de ses doigts ne bouge. Elle a attaché serré ses longs cheveux blond vénitien. Elle est concentrée sur le corps arrêté; sur la pose.


Au bout de lautoroute elle me guide: elle a fait seule les démarches pour avoir enfin une autorisation de parloir; aujourdhui elle connaît Toulon et la Farlède, tous les bus qui y vont et en reviennent, tous les horaires, tous les tarifs. Elle me psalmodie ces milliers dheures à courir entre lavocate et la prison; la prison et la Mairie pour le certificat de concubinage; ces portes closes; ces regards quelle a dû affronter pour avoir le droit dêtre là, maintenant, une femme de détenu. 

.

Dans la rase zone industrielle de La Farlède, elle me dit quil faut quelle fasse pipi; quelle boive un café. On sarrête. Il ny a que des hommes dans le café-pâtisserie. Ils nous regardent et savent où nous allons. Ils ne nous regardent plus.

Le café a un goût daube sale. Debout dehors on fume elle et moi.
Elle se serre dans son petit manteau blanc, de plus en plus maigre et transparente; de plus en plus belle au bout de son regard vert qui tremble.

Et dans lair ça parle de rondeurs et dangles; ça grignote, gigote le papier des couleurs du corps.


Et il y aura un autre matin à autoroute trop large; et il y aura un autre parloir au vide creux dun espace bétonné de gris, enfermé sur lui-même. Lherbe autour de la prison ne sera pas de lherbe, juste un peu de gris-vert parsemé aux parkings. Le ciel dessus ne regardera même pas le temps.

Il y aura des voitures partout, des immatriculation du Nord au Sud de la France.

On entrera par laccueil, une pièce en peinture fraîche, bourrée d'enfants et de femmes en tenues de Dimanches. Là, de silencieuses bénévoles offriront un café à toutes ces filles à enfants qui parleront de peines, de parloirs, et de numéros d'écrous.


Elle sera là pour annoncer à son aimé qu'hier la mère était morte… qu'elle avait voulu se lever du lit; s'était cognée; était retombée.

Elle sera blanche, elle sera seule au monde, tout au bout de son regard vert qui tremble.


Ils racontent lhistoire de ce corps
Ils croquent sa parole...

Les peintres.


Ut le 06/10/2009

Par Ut - Publié dans : Femmes - Communauté : papierlibre
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  • : Elle est comme la note, volatile et grave. Elle écrit comme elle peint: pour oublier de se souvenir, et donner en partage; participer à l'ouvrage. donner l'encre ou les couleurs de sa symphonie à une note.

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