Vendredi 20 novembre 2009 5 20 /11 /2009 10:00



L’hôtel qui fait toujours la marche entre une gare et sa ville, était ici enguirlandé de néons jaunes et verts. Rien de plus laid, bêtement sinistre.
France poussa quand même la porte en verre dépoli et humide de nuit. Dedans il faisait chaud, et ça sentait comme dans tous les hôtels du monde : un espèce de moisi à moquette.
Il y avait un grand mec chauve à l’accueil. Pas trop propre, apparemment; ce devait être, encore, le veilleur de nuit.
Il regardait France avec un drôle d’air, comme s’il n’arrivait pas à se souvenir d’elle. France fit comme si de rien; que c’était normal ces yeux de pieuvre glauque sur elle, et elle demanda une chambre. Le mec lui dit oui, mais qu’elle ne paierait que le  lendemain, parce qu’il était le veilleur de nuit et qu’il n’avait pas le droit d’encaisser.
France secoua la tête, prit la clé moite de la main trop blanche et trop molle de l'homme, et fila dans l’escalier.

Normal, l’escalier : étroit, moquette rouge et tachée, barres de faux cuivre pour faire doré à chaque marche.

Le couloir vers sa chambre était vide, à peine brouillé de veilleuses jaunes.

... Et d’un coup une déferlante de chasse d’eau inonda l’espace comme une vague indécente. France se précipita vers la porte de la chambre marquée 115, pour ne pas avoir à rencontrer l’utilisateur des toilettes... Trop tard! Au moment où elle allait entrer, sa bulle à respirer toute seule fut lentement déchirée, tout près, par une respiration en poussières de poumons.

Regard irréfléchi, furtif, de biais sous les cils: c’était un gros homme poussif, ventre devant, charentaises délabrées aux pieds, tricot de corps taché et dégringolant sur long caleçon marron qui n’arrivait pas à remonter jusqu’au nombril dilaté.
France baissa les yeux, et son visage était absent, comme si jamais de la vie elle n’avait entendu une chasse d’eau ou même su que quelqu’un la frôlait.


Elle s’enferma dans la chambre 115. Ca commençait vraiment mal…
France détestait les hôtels parce que l’impression de solitude y est enfermé au milieu d’inconnus qui salissent le silence de leur impudique intimité.

Ici il y avait  eu en plus le veilleur de nuit et l’homme aux toilettes dont elle entendait qu’il claquait, sur une dernière expiration sifflante, la porte de la chambre contigüe à la sienne.


France était une sorte d’associale qui n’acceptait les autres que s’ils ne se frottaient pas à sa vie; que quand elle pouvait les respirer sans qu’ils ne se doutent de son existence; que quand il n’y avait aucun danger qu’ils la pénètrent.


Elle posa son sac à dos par terre, s’assit sur le lit à l’inévitable dessus  vert à vagues et à franges, et ses lèvres se mirent à bouger toutes seules.

Puis elle se leva, poussa une porte en plastique qui s’ouvrit en accordéon, et se lava vigoureusement les mains, debout dans le minuscule triangle qui servait de salle de bain... Pas de toilettes…
Ensuite elle tira loin de l'unique fenêtre le rideau accordé aux néons de l’enseigne : grosses fleurs vert sombre sur fond vert clair; souleva le loquet qui fermait deux vieux volets de bois… et son regard prit, en vrac, la ville scintillante en bas, le ciel si loin, si noir, allongé par dessus tout un silence immobile... Enfin France était seule, et tout ce temps endormi, si près et si loin, gomma d’un coup passé et avenir.

Elle eut un long frisson, comme si un orage évacuait son corps et mettait un rire sous sa peau.
Au bout du ciel il y eut une déchirure opale, et elle sut que le drap de la nuit allait se froisser et pousser le jour dehors.
Elle resta à la fenêtre ouverte jusqu’à ce que le ciel se mit à saigner; jusqu’à ce que l’indécent grondement des machines à laver les saletés des hommes de la ville écorchent le silence.
Alors elle s’allongea toute habillée sur le couvre lit ; et s’endormit sans s’en rendre compte.

France avait quarante deux ans; elle était petite, brune, mince, avec un visage trop aigu, sans paupières, et juste de longs cils pour ranger des yeux trop noirs.
Quand elle dormait on aurait dit une madone; quand elle regardait on aurait dit un enfant ou un fauve: c‘étaient ses yeux qui décidaient.

Et le téléphone portable qui ne la quittait jamais la réveilla.


Il faisait presque nuit, et d’abord France crut qu’elle s’était assoupie quelques minutes: par la fenêtre ouverte le ciel commençait à éteindre la chambre. C’est alors qu’elle se rappela s’être couchée dans le cri sanglant de l’aube...

Elle avait dormi tout le jour.


France s’assit, passa ses deux mains partout dans ses cheveux courts, et répondit au téléphone.
Une voix d’enfant disait Maman. France sourit et se mit à chuchoter.

Après, on l’avait vue dans la basse ville de Toulon, un peu hésitante, un peu à la dérive, comme quelqu’un qui marche vers rien.

Quand enfin elle fut sur une petite place avec une fontaine à sept côtés; avec des oliviers courts et silencieux; avec un immeuble numéro trois qui portait tout en haut des petits carreaux liquides de l’or mourant du soleil, France sourit - du même sourire qu’à la voix d’enfant dans le téléphone tout à l‘heure.

D’ailleurs elle prit son portable, et on l’entendit parler doucement.

Ut le 20/11/2009


Par Ut - Publié dans : Nine - Communauté : Page à page
Ecrire un commentaire - Voir les 18 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Commentaires

Un écrit d'ambiances, remarquablement maîtrisé ... D'abord, une sensation étouffante, claustrophobique, à l'arrivée dans cet hôtel glauque ... Puis, la délivrance par le sommeil ... Enfin, la vie qui renait, par la relation ... Bises.
Commentaire n°1 posté par stellamaris le 20/11/2009 à 10h47
Je ne veux que toi comme critique de mes essais!... Parce que je t'assure que je n'ai rien maîtrisé du tout : c'est une des suites de l'Anonyme...
Donc c'est officiel : tu es mon critique attitré ... si tu le veux bien :)
Je t'embrasse Stellamaris.
Réponse de Ut le 22/11/2009 à 13h08
C'est déjà fini?

Ton écriture est plus épurée, sans trop de "marques Ut" partout ...comme tu fais parfois un peu... trop...(tu ne m'en veux pas? je te le dis parce que c'est mieux et tu as trouvé toute seule comment faire, c'est bien) ;)

Pour moi c'est le début d'une longue histoire, la fin, même si elle est belle, vient trop vite, est trop facile. Arrête-toi quand le téléphone sonne et reprend souffle, puis écris encore une centaine de pages... Il y a matière.

Encore.

Bizzzzzzzzzzzzzz
Commentaire n°2 posté par Semeuse le 20/11/2009 à 11h36
Sourire...; je sais bien ce que tu veux dire Semeuse.... et qui plus est, je sais bien que c'est comme ça qu'il faudrait que j'écrive pour avoir une infime chance d'être publiée...; mais voilà, Ut c'est Ut, rebelle à toute forme de contrainte, entière et prête à mordre si on lui enlève son "trop" :)
Quand à l'histoire elle-même, elle fait partie de mon récit sur l'Anonyme (dans : tous mes autres blogs, ou un truc comme ça :))
Et surtout n'enlève jamais rien à ta façon de me dire : constuire se fait sur la critique saine et vraie!! Une vraie critique d'une vraie amie :)
Bon dimanche Semeuse.
Réponse de Ut le 22/11/2009 à 13h13
ahhhhhhhh que j'aime tes mots !!
Commentaire n°3 posté par Croc le 20/11/2009 à 11h49
Rire! Entière, hein???
Croc!
Ce récit est la suite de mon écrit sur l'Anonyme (à droite:))

Bises... j'ai plein de choses à lire chez toi....
Réponse de Ut le 22/11/2009 à 13h14
L'arrivée à l'hotel, ces sensations d'odeirs, d'atmosphère lugubre et sale, je les connais, je m'y retrouve dans ces lieux anonymes et rebutant, et le dexxux de lit en vagues vetes !
Elle te cherchait France ? tu es son enfant ?
Je retrouve la place, les trois fenêtres....

C'est beau
Commentaire n°4 posté par O. le 20/11/2009 à 15h41
Eh oui Juliette! Tu retrouves... et tu as su retrouver où c'était vraiment!!!
Que deviendrais je sans toi???
Dix mille bisdoux pour ce jour; et puis pour demain un peu aussi :)
Réponse de Ut le 22/11/2009 à 13h16
Bonjour UT
France a l'air un peu paumée et en plus n'a pas de chance avec ce receptioniste qui doit dormir a moitié et cet homme qui sort des toilettes, sale comme un peigne, puis elle s'endort et ne se reveille que bien plus tard!! c'est tres bien raconté et j'imagine
Bisous pour ton week end
Jacques
Commentaire n°5 posté par jacques87220 le 20/11/2009 à 16h44
 Bisous bien reçus Jacques, et emportés dans mon petit nid d'aigle d'où je ne vais sans doute pas bouger, eu égard au gris du temps dehors.....
Doux dimanche à toi.
Merci.
Réponse de Ut le 22/11/2009 à 13h27
On ressent avec France la chambre anonyme qui résonne de la vie des autres, ces intrus auxquels on n'echappe que par le sommeil.
Merci.
Commentaire n°6 posté par marlou le 20/11/2009 à 17h36
Comme tu l'as résumé! Oui, c'es intrus! ces errances en odeurs crades....
Bon dimanche Marlou.
Réponse de Ut le 22/11/2009 à 13h28
Je hais également les chambres d'hotel, je hais d'ailleurs tout ce qui n'est pas "ma" chambre.
rire
J'aime beaucoup l'ambiance que tu donnes, j'aime suivre France d'un regard amical...
Bisous
Ps j'aime bien le regard d'enfant mais je n'ai rien contre les reards de fauve!
rire
Commentaire n°7 posté par mathéo le 20/11/2009 à 18h40
Rire! Je commence à te connaître, toi...; romatique, absolu, épris de beau et de mystères...
France n'est rien de tout cela... elle se dirige vers l'Anonyme :(

J'ai fait exprès de ne pas regarder l'article suivant celui où tu annonces ton départ pour les courses de Noêl.... je me régale d'avance....
Bon dimanche Mathéo??? (sourire)
Réponse de Ut le 22/11/2009 à 13h32
jolie chez toi bonne soirée evy
Commentaire n°8 posté par evy le 20/11/2009 à 18h53
Merci Evy :)
Doux dimanche...
Réponse de Ut le 22/11/2009 à 13h34
Bravo !
J'aime la solitude de France à la fenêtre. Cette solitude grande, qui domine la ville avec vertige, la ville grande.. bien moins grande encore que la solitude de France...
Une suite (s'te plait UT) !
Commentaire n°9 posté par Daniele le 21/11/2009 à 00h48
Toute à la solitude de France, tu n'as pas reconnu la petite place et l'immeuble N°3?
La suite? Un de ces jours, dans l'Anonyme....
J'espère qu'il ne fait pas trop froid chez toi ; ou alors que tu es sous la couette à déguster un de tes bouquins préférés.
Je t'embrasse Danièle.
Réponse de Ut le 22/11/2009 à 13h37
très belle page que l'on sent nourrie de vraie vie, de vrais souvenirs. Je déteste les hotels pour les mêmes raisons que toi, cette intimité des autres qui nous est jetée au visage comme un seau d'eau usée.

Tu décris très bien cet instant de la prise de connaissance ( qui n'est pas toujours prise de pouvoir) sur l'espace d'une nuit ) et l'on se prend à imaginer une suite...
Commentaire n°10 posté par Viviane le 21/11/2009 à 09h15
Merci Viviane. France me tenait à coeur ici, parce qu'elle est partie prenante de l'Anonyme ; tu sais, ce récit que j'ai entamé dans un autre blog?
Je t'espère un doux dimanche.
Baisers Viviane.
Réponse de Ut le 22/11/2009 à 13h38
Emouvant ! Moi, j'aime bien les descriptions d'émotions
Parfois je m'y retrouve
Amicalement - daniel
Commentaire n°11 posté par daniel3 le 21/11/2009 à 10h20
C'est fait pour ça Daniel!!! (Je veux dire : une émotion c'est la vie!!)
Moi aussi, j'aime!!!

Bon dimanche à toi.
Réponse de Ut le 22/11/2009 à 13h39
J'aime "ses yeux qui décident"
j'aime ta plume qui libère des mots inédits et des images insolites
big bisous vers toi
Commentaire n°12 posté par colette le 21/11/2009 à 11h59
... et moi j'aime tant quand tu me le dis, Colette!!!.... venant de ta plume à toi, c'est vraiment, vraiment un compliment!

Tout autant de bisous vers toi....
Réponse de Ut le 22/11/2009 à 13h40
Magnifiquement écrit, décrit. Ut ta plume est belle.
Bonne soirée à toi, je t'embrasse fort
Commentaire n°13 posté par india le 21/11/2009 à 16h48
Moi aussi je t'embrasse India ; et j'espère que ton dimanche est beau (ou fou furieux, au milieu de cette famille?:))
Réponse de Ut le 22/11/2009 à 13h45
Aaaaaaaaaaaargh ! Tu m'as scotché avec ce récit ! Quel début de ce qui pourrait être un roman, un polar ?
Commentaire n°14 posté par Philomène le 21/11/2009 à 19h25
Une nouvelle; juste une nouvelle Philomène : qui se trouve chez l'Anonyme :)
Réponse de Ut le 21/11/2009 à 21h00
Nous l'avons rencontrée France,un peu fragile,un peu pommée,seule vraiment, puis lumineuse soudain, le rire au fond des yeux,les mots accrochés à d'autres mots, tout beaux, tout chauds, tout près !
Bises d'un soir de pluie
Commentaire n°15 posté par balaline le 21/11/2009 à 23h15
Belle Balaline....
 Baisers d'un jour bien gris....
Réponse de Ut le 22/11/2009 à 13h46
Tu as raison bien sûr et ô combien je te comprends...mais il ne faut pas non plus devenir la caricature de soi.
Merci de ton amitié, je l'aime.

belle nuit à toi!!!
Commentaire n°16 posté par Semeuse le 22/11/2009 à 21h51
Oui, là... j'y ferai gaffe! promis (et sinon, tu m'engueules, hein?

Belle nuit à toi aussi Semeuse.
Réponse de Ut le 22/11/2009 à 22h08
Nous y revoilou sur la place à la fontaine, avec le numéro 3... Ils me manquaient ces instants dans ce quartier, je suis RAVIE que tu nous y ramènes.
Gros bisous enthousiastes à toi Ut
Commentaire n°17 posté par Renard le 23/11/2009 à 04h12
Toi... oh Toi!
Il va falloir que je t'inclue dans l'Anonyme.....
Réponse de Ut le 23/11/2009 à 07h40
j'ai lu tout dessous et j'arrive ici ; je me pose une minute!
j'assimile avant de continuer;
tes peintures orales de ces femmes sont tellement parlantes qu'il suffit de fermer les yeux pour les voir ; et cet hôtel minable .. ses odeurs .. enfin le sourire , la vie qui reprend .. j'adore !
bises à toi
Commentaire n°18 posté par fanfan le 23/11/2009 à 12h27
Parce que tu as l'âme  de cette Marie, Fanfan. L'âme des intimes et des mères.

Je t'embrasse.
Réponse de Ut le 23/11/2009 à 21h43

Profil

  • : Ut
  • Le blog de Ut
  • : Femme
  • : 31/01/1952
  • : Soleil Eau salée
  • : Peinture Femme Amoureuse Couleurs Solitaire
  • : Elle est comme la note, volatile et grave. Elle écrit comme elle peint: pour oublier de se souvenir, et donner en partage; participer à l'ouvrage. donner l'encre ou les couleurs de sa symphonie à une note.

Liens

Derniers Commentaires

Pages

Pages

Recommander

Texte Libre

Mes amours

Recherche

Créer un Blog

Calendrier

Février 2010
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
             
<< < > >>
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés